Dès le 17 février prochain, mercredi des Cendres,
la marche traditionnelle du Carême va reprendre pour nous.
Comme chaque année, elle conduira l’Église
à la victoire définitive du Christ ressuscité
sur le mal et la mort. Dans les Évangiles, la victoire
de Pâques commence à se manifester dès la
vie de Jésus en Galilée et en Judée. Cette
puissance de la Résurrection se révèle plus
particulièrement dans la manière dont Jésus
fait face tout au long de sa vie à la violence des hommes.
Si cela est vrai, notre marche vers Pâques en ce temps de
carême pourra, elle aussi, prendre la forme d’un combat
contre la violence en nous.
Jésus est venu prendre sur lui la violence des hommes.
Il l’a prise dans ce qu’elle a de plus terrible. Car
il y a violences et violences en l’homme. Toutes n’ont
pas la même radicalité. Certaines violences sont
légitimes. Elles sont une nécessité de la
vie sociale. Ainsi, par exemple, le travail d’éducation
exige parfois qu’on exerce des sanctions ou bien encore
l’État doit bien réguler par la force quelques
fois trop de désordre social… Nous voyons Jésus
lui-même recourir à cette violence dans les Évangiles
quand il chasse les vendeurs du Temple ou s’en prend aux
pharisiens…
Il peut arriver pourtant que cette violence légitime devienne
insupportable. A quoi peut-on voir que des parents, des éducateurs
ou des chefs d’état, - cela peut-être n’importe
qui - basculent de la violence légitime dans la violence
insupportable ? Peut-être à ceci, quand leur propre
violence se trouve traversée par la rage ou la haine. Surgit
alors en l’homme une violence absolument terrifiante, insoutenable,
celle qui pousse à l’extermination et qui veut en
finir avec l’humanité des hommes. Violence qui dénie
à l’autre toute forme d’existence.
Cette violence peut prendre bien des formes individuelles ou collectives.
C’est une volonté d’anéantissement qui,
bien qu’irrationnelle, peut s’abriter derrière
toutes sortes de justifications. Violence du régime nazi
dans son extermination du peuple juif, violence des terroristes
fanatiques qui ensanglantent tant d’innocents, violence
des dictateurs qui condamnent les opposants, violences racistes
contre les immigrés, violence de justiciers qui se passent
de procès, violence de tous ceux et celles qui obligent
les autres au silence et qui ne supportent plus leur seule présence…
Cette violence peut surgir en tout homme à n’importe
quel moment comme la volonté démoniaque de détruire
l’autre devant lui pour ne plus le voir, pour en finir avec
lui.
Vaincre cette violence demande une énergie extraordinaire.
Car il faut pour cela une grande puissance, mais une puissance
qui ne doit céder en rien à cette violence car on
ne ferait alors que la réactiver ou amplifier son jeu.
De fait, combien de réactions contre la violence sont-elles
contaminées par la même violence qu’elles veulent
pourtant dénoncer ? On fait la révolution pour lutter
contre l’oppression politique et l’on tombe dans la
terreur. On pratique la lutte des classes contre l’inégalité
et l’on tombe dans la dictature du prolétariat. On
fait la guerre aux dictateurs et l’on devient soi-même
ultra autoritaire. On lutte contre la richesse méprisante
des autres et l’on devient soi-même riche de la même
façon…
Comment rester lucide par rapport à la violence ? Comment
la vaincre sans recourir à ses propres armes ?
Aux hommes, cela est difficile. Il y a si souvent en nous une
part de revanche. Mais Jésus est le grand vainqueur. Il
a laissé la violence des hommes éclater sur lui,
le crucifiant de la manière la plus injuste. Il a lutté
contre elle, la dénonçant à chaque instant
de sa vie, mais ne s’en faisant jamais le complice. Il l’a
affrontée avec une énergie qui n’était
en rien violence destructrice en lui parce qu’elle était
l’énergie de l’Esprit.
C’est au jour de la Résurrection que la puissance
de Jésus contre la violence insoutenable des hommes a révélé
toute sa force. En traversant la mort, le Christ Jésus
s’est manifesté comme le vainqueur de la toute puissance
de la violence sauvage en l’homme qui n’a pas pu l’anéantir.
La violence qui tue l’humanité de l’homme n’a
pas eu cette fois le dernier mot. Il y a donc quelqu’un,
le Christ, qui est capable de sauver l’homme de l’emprise
de sa violence.
Le temps du Carême qui nous conduit à Pâques
nous appelle à la conversion dans la force du Christ et
de son Esprit. Et c’est dans notre propre rapport à
la violence que cette conversion peut s’engager pour nous.
Cette violence trouve souvent son terreau dans la convoitise,
dans l’égoïsme et l’aplatissement spirituel,
ce contre quoi précisément le temps du carême
offre les armes du jeûne, de l’aumône et de
la prière. Et puis, l’un des plus beaux signes du
Christ vainqueur de la violence en l’homme n’est-il
pas celui du pardon donné. Par le pardon, la violence est
terrassée. Elle n’a plus de prise. Elle n’entraîne
plus et nous sommes sauvés. Voilà pourquoi le carême
est le temps privilégié de la réconciliation
!
Que ce temps du carême nous aide, les uns et les autres,
à nous libérer de la violence dans la force du Christ
mort et ressuscité pour nous. Bonne marche vers la délivrance
de Pâques !
P. Laurent Le Boulc’h